A Lille, des manifestants dénoncent “les violences policières”

Image d’illustration _ Reuters

A chaque manifestation, à chaque blocage ou opération spontanée hostile à la loi Travail, un slogan résonne dans les départements du Nord et du Pas-de-Calais : “Libérez Antoine !”

Scandé par une partie de la foule des manifestants à Lille, inscrit sur des banderoles ou tagué sur les murs, le prénom d’Antoine est devenu un symbole pour les militants qui critiquent la loi Travail et dénoncent depuis les violences présumées de policiers.

Le 17 mai dernier, lors d’un rassemblement porte de Paris, à Lille, pour manifester contre la loi Travail, la tension est palpable et les forces de l’ordre présentes en nombre. Une partie du cortège est mise à l’écart par les policiers. Antoine, brancardier intérimaire de 28 ans, militant CGT, raconte avoir été interpellé violemment, plaqué au sol par plusieurs policiers en civil, puis exfiltré de la manifestation.

Placé en détention provisoire

Le jeune homme se débat et met un coup de poing à l’un des fonctionnaires. Pour sa défense, il explique ignorer qu’il s’agit d’un policier. Un geste qui lui vaut d’être présenté deux jours plus tard devant un juge au tribunal de Lille et poursuivi pour « violences volontaires sur personne dépositaire de l’autorité publique ». Le jeune homme a déjà été condamné il y a 9 ans à deux mois de prison avec sursis pour « outrage à agent public ».

Antoine refuse la comparution immédiate. Le président de la 6ème chambre  correctionnelle du tribunal suit les réquisitions du parquet et ordonne sa mise en détention provisoire. « Pour l’exemple », dira le juge. Il est incarcéré à la prison de Sequedin dans l’attente de son procès qui aura lieu le 9 juin. Antoine a fait appel de sa détention provisoire. Elle a été confirmée le 2 juin par la cour d’appel de Douai

Dans le cas d’Antoine, les policiers disent avoir effectué un simple contrôle. Des déclarations contredites par plusieurs témoins et par des vidéos prises lors de l’interpellation. Dans son sac, les policiers trouveront du sérum physiologique (un liquide pour se nettoyer les yeux), de l’éosine (un antiseptique), un brassard « CGT Sécurité », des autocollants, un casque de skateboard et des lunettes de skis (pour se protéger des gaz lacrymogènes). Aucune arme n’est retrouvée sur lui. A la première audience du 20 mai, le juge lui reprochera le tatouage antiflic qu’il a sur le ventre.

L’union départementale du Nord de la CGT a depuis publié deux communiqués réclamant la « libération immédiate » d’Antoine et la fin des arrestations « préventives ».

A Lille, depuis le début du mouvement contre la loi Travail, au moins une dizaine de manifestants ont été arrêtés pendant les mobilisations. Devant les juges, c’est souvent parole de manifestants contre parole de policiers.

Colleurs présumés

Autre incident, le 20 avril lors d’une manifestation dans le centre de Lille. Les policiers  reçoivent comme ordre d’empêcher l’affichage sauvage, avec la consigne d'intercepter affiches et colle. Ils repèrent rapidement un groupe de trois personnes et les prennent en filature.

Après de longues minutes et alors que la manifestation bat son plein, les membres de la BAC -sans brassard police- décident de récupérer le matériel.

Armes et matraques à la ceinture, ils se font rapidement repérer par la foule : “C'est des flics !”. L'un des policiers affirme avoir été “tiré en arrière”. Les policiers se réfugient dans une école attenante. Face au juge, les policiers parlent de violences incroyables, de « lynchage ». Sur les quatre policiers présents, un seul sera  en arrêt pour raisons médicales pendant une journée.

 À la barre, catégoriques, les fonctionnaires de police identifient M. et B. comme les deux colleurs d’affiches : l'un en veste en jean et col en mouton, l'autre habillé en noir, capuche et lunettes de soleil, « facilement reconnaissable », malgré les dizaines de personnes habillées de façon similaire. Pour ce qui est des violences, aucune garantie « ils en faisaient partie, je ne peux pas spécifier quoi », dira un policier. « Tout est allé très vite », ajoutera un autre indiquant juste avoir vu M. « excité ».

En fin de manifestation sur la place de la République à Lille, la foule se disperse et les policiers pensent repérer les deux colleurs d'affiche dans un groupe d'une trentaine de personnes. Avec d'autres collègues, ils les suivent jusqu'au local syndical de la CNT (Confédération Nationale du Travail). Sur place, ils tentent d'interpeller les deux jeunes qui sont avec d'autres militants à l'intérieur du local.

On assiste alors à un important déploiement des forces de l'ordre, filmé dans une vidéo mise en ligne sur internet. Des manifestants témoignent : « une trentaine de policiers de la BAC, plusieurs camions de la CDI, certains se font gazer, la porte du local est enfoncée à coup de bélier, la salle est saccagée, et M. et B. sont interpellés ». 

Le 25 Mai, M. et B. étaient jugés  pour « violences sur personne dépositaire de l'autorité publique ». L’audience aura duré 6 heures pour un jugement qui ne fait décidément pas l’unanimité.

Les deux militants, proches de la CNT, nient fermement. Ils se défendent de toute accusation, de toute violence, « Il fallait des coupables, nous sommes les victimes », « on est militant, on nous connaît ». Le président Marc Trévidic explique devant le tribunal : « Il y a trois hypothèses : soit vous êtes coupables, soit les policiers ont fait erreur sur la personne, soit on prend au hasard ? » 

Sur ce sujet, les témoignages s’opposent. Les vidéos fournies par la police et des manifestants lors des échauffourées ne permettent pas de distinguer M. et B.

Au final, M., a été condamné à 6 mois avec sursis, 1 an d'interdiction de manifester et 550 euros d'indemnités pour chacun des 4 policiers. B. a été relaxé. M. a fait appel de la décision.

La guerre des images

Ces vidéos tournées lors des rassemblements, les magistrats en reçoivent des dizaines. Selon une source judiciaire, c’est assez nouveau qu’il y’en ait autant, « elles sont souvent partielles et sont coupées, autant celles qui viennent des manifestants que celles des policiers ».

“Les flics se sont rués sur moi pour me frapper alors que j’étais déjà à terre.”

Dans les rues de Lille, selon des responsables syndicaux, les forces de l’ordre ont durci leur dispositif face aux manifestations contre la loi Travail. Le 12 mai, une vingtaine de manifestants ont été blessés après deux charges particulièrement violentes des CRS.

Florent s’est fait matraquer par quatre CRS le 31 mars. Il a 33 ans, consultant en informatique, il se dit militant « non violent ». Ce jour-là, il participe à un rassemblement spontané dans les rues de Lille pour bloquer les voies d’accès au périphérique :

« Les flics nous ont alors poussés pour libérer la sortie du périph’. On s’est déplacé à une trentaine pour aller ailleurs en remontant calmement un grand boulevard. Mais en tournant dans une rue, on s’est fait prendre en étau, alors on a commencé à courir et c’est là que j’ai glissé sur des pavés et des flics se sont rués sur moi pour me frapper alors que j’étais déjà à terre. À ce moment-là, je me suis dit qu’ils allaient vouloir se défouler sur moi, j’ai alors pas bougé, je me suis mis en position de protection, recroquevillé sur moi, les mains sur l’arrière de la tête pour me protéger des coups. Je n’ai opposé aucune résistance, alors que les flics continuaient à se défouler sur moi.”

Cette scène a été photographiée par Julien Pitinome, journaliste indépendant. Voici sa photo :

Julien PITINOME, Journaliste Indépendant du collectif OEIL

Sur cette image, on voit en effet un CRS caméra au poing en arrière-plan sur plusieurs clichés. Mais ces images vidéo tournées par les forces de l’ordre ont disparu. « Il y a eu un problème technique et nous ne les avons plus » nous explique un policier de la Direction Départementale de la Sécurité Publique. Florent n’a pas été poursuivi, il est sorti le jour même après 7h de garde à vue. Il a porté plainte et l’IGPN enquête sur cette affaire.

« Certains policiers ne sont pas formés pour le maintien de l’ordre »

Olivier Berton, du syndicat de police Alliance, dénonce un manque de moyens pour encadrer les manifestations : « Nous manquons d’effectifs. Certains policiers qui ne sont pas formés pour le maintien de l’ordre, comme les services de renseignement et d’investigation, sont amenés à se retrouver en première ligne. Ils ne sont pas équipés pour ces manifestations. C’est préjudiciable pour les policiers comme pour les manifestants ! ».

Les forces de l’ordre affirment réagir « proportionnellement » à la violence et à la menace de « certains manifestants organisés » qui lancent de la peinture sur des grandes enseignes et dégradent des devantures de banques.

« Avoir cet attirail sur soi ne veut pas dire que tu vas être violent »

Ali (le prénom a été changé) est Lillois. Il a 29 ans et travaille dans une start-up. Proche des milieux antifascistes, militant engagé, il a accepté de nous rencontrer. Pour lui, c’est la violence policière qui radicalise les manifestants.

« Au début du mouvement à Lille, la plupart manifestait pacifiquement, les bras en l’air face aux forces de l’ordre. C’est l’attitude des policiers et la violence de leurs interventions qui font que les manifestants s’équipent, ramènent un casque, des lunettes de protection », affirme Ali. « Quand tu as subi plusieurs charges violentes des CRS, que tu vois que les interpellations sont musclées et arbitraires, tu apprends. Avoir cet attirail sur soi ne veut pas dire que tu vas  être violent et aller à l’affrontement ».

Ali explique que face à cette violence, le cortège s’organise. « On se regroupe dans les manifs, on vient avec des banderoles renforcées et on s’habille en noir pour que les flics nous confondent. S’il est reproché quelque chose à l’un d’entre nous, ça sera plus difficile de le prouver. »

La Direction Départementale de la Sécurité Publique du Nord n’a pas souhaité répondre à nos questions ni communiquer sur le nombre exact de policiers blessés depuis le début des manifestations.

Le 12 mai, la police signalait deux blessés dans ses rangs à cause de jets de projectiles et de pétards. Ce jour-là le syndicat Solidaires Etudiant-e-s affirme qu’une vingtaine de manifestants ont été touchés et soignés suite à des tirs de flash Ball et des grenades de désencerclement.  

A Lille, Emmanuel MICHEL et Alice BLANQUIN